Environnement
Une saison agricole difficile qui pourrait être dure sur le moral des producteurs
En raison des nombreuses et diverses intempéries survenues coup sur coup au cours des dernières semaines, la saison des récoltes risque de ne pas porter ses fruits comme l'auraient espéré les producteurs agricoles. Un poids supplémentaire qui pèse lourd sur la santé mentale de plusieurs d'entre eux.
«La météo n'a vraiment pas été du côté des producteurs», relate Hélen Bourgoin, coordonnatrice clinique à Écoute agricole, qui offre un service de travailleurs de rang en Outaouais et dans les Laurentides.
«En mai, on a eu les gels et ça a retardé des cultures. Ensuite, il y a eu les feux de forêt: selon des agriculteurs, l'épaisse fumée a bloqué les rayons du soleil, donc il y a des plantes qui n'ont pas pu pousser suffisamment, poursuit-elle. On a eu de la pluie, des tornades. Trop d'humidité entraîne des bactéries dans les végétaux. Les deux extrêmes: le feu et la sécheresse, ou les inondations.»
Le facteur météo, qui a une immense influence sur la productivité des champs, joue donc contre les producteurs agricoles, dont le gagne-pain dépend de la qualité et de la quantité de ce qu'ils feront sortir de terre. «C'est comme si la seule chose qui devrait les aider n'allait pas bien, alors qu'ils sont déjà endettés et qu'ils travaillent de très longues journées. C'est démoralisant et ils n'ont aucun contrôle là-dessus», illustre Mme Bourgoin.
«C'est l'accumulation de plusieurs sources de stress et d'une grande dose d'incertitude, presque sans répit, qui met la santé mentale des producteurs à rude épreuve», confirme Pierrette Desrosiers, psychologue spécialisée dans l'agriculture depuis plus de 30 ans.
Ressac attendu à la fin de la saison
L'organisme Au Cœur des familles agricoles (ACFA), qui déploie des travailleurs de rang dans 10 régions administratives du Québec, s'attend à une hausse des demandes de soutien psychologique au cours des prochains mois.
«Je pense aux producteurs maraîchers, notamment les fermiers de famille, qui ont pré-vendu des paniers et qui ne peuvent pas livrer ce qu'ils avaient promis et ce pourquoi ils ont déjà été payés. C'est un stress pour eux de ne pas offrir ce qu'ils souhaitaient», indique Lysa-Pier Bolduc, travailleuse de rang dans la région de Chaudière-Appalaches.
Généralement, comme les producteurs sont occupés au champ, l'été est une saison plus tranquille en termes d'interventions, ce qui permet aux travailleurs de rang d'intensifier leurs efforts de prévention. Mais cette année, souligne Mme Bolduc, le nombre de demandes d'aide a été beaucoup plus élevé que d'habitude.
Ce sera cet automne qu'on pourra mesurer l'ampleur de la détresse de certains producteurs, prévient le directeur général de ACFA, Samuel Gosselin. «On constate souvent les impacts que certaines situations ont sur les producteurs a posteriori parce qu'ils vont nous contacter après la saison, note-t-il. Quand ils sont dans le moment présent, ils réagissent. L'adrénaline est là, ils essaient de sauver les récoltes et de réduire l'impact de ce qui est incontrôlable. C'est quand le stress tombe qu'on reçoit plus d'appels.»
«Par contre, on sait déjà que certains producteurs vont avoir des récoltes plus difficiles cet automne, mais qu'ils ne connaissent pas l'ampleur de leurs pertes, et d'autres qui ont déjà tout perdu.»
Mme Bourgoin abonde en ce sens. «En ce moment, les producteurs sont en mode action et solution. On va voir les répercussions à l'automne, quand ils vont avoir terminé et qu'ils vont réaliser qu'ils ont besoin d'aide», note-t-elle.
Plusieurs facteurs
Hormis les intempéries, d'autres facteurs viennent peser sur la santé mentale des producteurs agricoles, qui ne ciblent pas toujours une raison précise pour expliquer leur détresse.
«En plus des difficultés financières liées aux opérations de leur entreprise, les producteurs peuvent être affectés par la géopolitique, souligne M. Gosselin. Quand il y a des enjeux internationaux comme la guerre en Ukraine, qui a mené à une diminution des exportations russes d'intrants ou de céréales ukrainiennes, ça a un impact pour les producteurs. Ça peut vouloir dire que ceux qui n'en produisent pas eux-mêmes doivent payer plus cher pour s'approvisionner dans un contexte de rareté, et ça ne leur donnera pas plus de rendement ou de meilleurs prix pour leurs produits.»
La fermeture du port de Vancouver, en raison d'un conflit de travail, et le repli de la Chine sur ses importations de porc au Canada, ont aussi des conséquences sur les activités des fermes québécoises, par exemple.
Pierrette Desrosiers rappelle également que les producteurs «sont des êtres humains qui ont une vie personnelle aussi». «En plus de leur travail, qui exige presque des efforts surhumains, ils ont une vie de famille, ils peuvent être confrontés à la maladie et à d'autres épreuves, note-t-elle. C'est l'accumulation de tout ça qui fait déborder le vase.»
Petit geste, grand effet
Même s'il existe des ressources pour aider les producteurs agricoles, Lysa-Pier Bolduc croit que tout le monde peut faire sa part pour soutenir les gardiens de notre garde-manger collectif. Que ce soit en saluant un producteur sur son tracteur quand on le croise sur la route ou en achetant des produits frais locaux, chaque geste de reconnaissance compte et peut faire une différence. «Après tout, on a tous besoin de manger», rappelle-t-elle.
Mme Desrosiers le croit aussi. «Au-delà de produire, on a besoin de savoir que ce qu'on fait est apprécié, dit-elle. Un peu de reconnaissance peut faire chaud au cœur.»
«Et n'oublions pas que si on veut une agriculture en santé, on doit avoir des producteurs en santé également», renchérit-elle.
Marie-Ève Martel, La Presse Canadienne
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