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Mise sur pied d'une table de concertation pour un environnement sécuritaire

L'argent et les médailles imposent une pression sur le sport de haut niveau au Canada

durée 14h00
20 avril 2022
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Temps de lecture   :  

5 minutes

Par La Presse Canadienne

Des centaines d’athlètes canadiens, actifs ou à la retraite, ne se gênent pas pour identifier les façons dont le sport de haut niveau les a abandonnés.

Que ce soit chez Gymnastique Canada, Bobsleigh Canada Skeleton, Rugby Canada, Aviron Canada, ou encore Natation artistique Canada, les athlètes ont exigé de nombreux changements au cours des derniers mois, que ce soit des changements d’entraîneurs ou de hauts dirigeants, en demandant une meilleure gestion des plaintes pour harcèlement ou intimidation, ou en éliminant les procédures de sélections opaques.

La hausse des cas soulevés par les athlètes récemment a amené la ministre fédérale des Sports, Pascale St−Onge, à créer d’urgence une table de concertation et à investir 16 millions $ du budget fédéral pour un environnement sportif sécuritaire.

Depuis que St−Onge a été nommée en poste en octobre, elle dit avoir entendu parler de cas de mauvais traitements, d’abus sexuels ou de mauvaises utilisations de fonds dans au moins huit organisations sportives nationales. St−Onge, qui a qualifié cette situation de crise, s’attend à ce qu’il y ait davantage de cas.

Comment en est−on arrivé là?
Le Canada a établi des marques pour le nombre de médailles aux derniers Jeux d’été et d’hiver. À entendre les récentes plaintes des athlètes, on peut se demander quel en a été le prix. Que cause cette érosion de la confiance des athlètes envers les dirigeants de fédérations?

«Les athlètes vous diront constamment qu’ils ne pratiquent pas leur sport que pour eux ou leurs entraîneurs. Ils le font également pour le financement de leur sport, pour son avenir, explique le professeur émérite en politiques sportives et publiques de l’Université de Toronto Bruce Kidd. C’est un lourd fardeau.»

Certains pointent du doigt À Nous le podium (ANP), établi en 2005 après l’obtention, par Vancouver et Whistler, des Jeux olympiques d’hiver de 2010 avec l’objectif clair de faire grimper plus d’athlètes canadiens sur le podium.

ANP fait des recommandations de financement en fonction du potentiel de médailles en plus d’apporter une expertise technique aux fédérations sportives nationales.

L’organisation place actuellement quelque 70 millions $ de l’enveloppe canadienne destinée à la haute performance, qui se chiffre à plus de 200 millions $, auprès des fédérations sportives comptant sur des athlètes capables de monter sur le podium des JO, des JP et des différents Championnats du monde. Ces sommes servent à payer les frais d’entraînement et de compétitions.

Les recommandations d’ANP doivent être approuvées par le fédéral, mais la perception des athlètes est qu’ANP a un certain pouvoir sur les décisions prises par les fédérations.

«ANP a pour mandat d’aider ces athlètes et ces entraîneurs qui désirent exceller sur la scène mondiale, s’est défendue la président et cheffe de la direction d’ANP, Anne Merklinger. Les fédérations dirigent leur programme de haute performance. Ces programmes n’appartiennent pas à ANP.

«Chaque athlète de ce pays devrait avoir la chance de s’entraîner et de livrer des performances au niveau qu’il désire, dans un environnement sain et sécuritaire.»

Mais ces athlètes constatent que les méthodes prônées par les entraîneurs ne sont pas remises en question s’ils gagnent.

«J’ai vu de tout, de l’abus psychologique, de l’humiliation, des critiques extrêmement dures, au point de détruire la confiance en soi de ces athlètes», a affirmé Carla Edwards, psychiatre sportive qui travaille comme conseillère à la santé mentale avec des athlètes de haut niveau.

«Ils se sont littéralement fait dire: ’Tu ne sais rien, tu n’es rien’. Je pense qu’au Canada, les athlètes en ont assez.»

La peur de perdre son financement peut féconder une culture organisationnelle où les problèmes ne sont pas rapportés ou qu’on tourne les yeux. D’autres apportent de rapides correctifs qui ne touchent pas au coeur du problème, ajoute Edwards.

«Des entraîneurs olympiques m’ont dit que la santé mentale, c’est de la merde, qu’il n’y avait rien que je pouvais leur dire qui pouvait les faire changer d’avis, renchérit−elle. Ces comportements sont permis et sont tolérés. (...) C’est la vieille façon de faire. S’ils obtiennent des résultats, personne ne remet en cause leurs façons de faire.»

Ce n’est pas d’hier que le financement de la haute performance au pays soit lié aux résultats. Cette mentalité de gagner à tout prix à mener à ben Johnson, privé de sa médaille d’or du 100 m des Jeux de 1988 pour dopage, qui a conduit à la Commission Dubin sur le dopage.

«Quand ont eu lieu ces audiences publiques, les athlètes ont tous témoigné la même chose: l’énorme pression de Sport Canada de gagner ou de ne pas recevoir de financement a rendu possible cette culture où le dopage était encouragé ou encore que les responsables fermaient yeux», rappelle Kidd.

«De ne mettre l’accent que sur les podiums a créé une énorme pression qui a mené à ces contraventions aux règles et aujourd’hui, aux mauvais traitements et abus de toutes sortes.»

La skieuse alpin Allison Forsyth se rappelle ses crises d’anxiété la privant de sommeil aux Jeux de Salt Lake City en 2002, après qu’on lui eut clairement fait comprendre que sa fédération serait privée de fonds si elle ne gagnait pas une médaille.

«Le fait qu’une personne comme moi, classée troisième au monde, ne se souciait pas de gagner les Olympiques pour moi, mais bien en raison du financement lié à cette victoire est ridicule, assure−t−elle. À Nous le podium n’a fait qu’empirer les choses.»

Forsyth s’est retrouvée au coeur de l’un des plus importants cas d’abus dans le sport canadien quand elle a accepté d’être identifiée comme l’une des victimes alléguées de l’entraîneur Bertrand Charest. Bien que Charest ait été déclaré non coupable des accusations de crimes sexuels contre elle parce qu’ils ont eu lieu à l’Extérieur du Canada, il a été trouvé coupable de nombreux crimes sexuels à l’endroit de certaines de ses coéquipières, qui étaient adolescentes au moment des crimes, dans les années 1990.

Elle travaille maintenant à l’implantation d’environnements sportifs sécuritaires, mais est désespérée par le manque d’engagement afin d’obliger les fédérations sportives à être responsables de la santé mentale de leurs athlètes.

Forsyth souligne que les fédérations ont mis du temps à adopter les formations obligatoires sur le harcèlement pour les athlètes, les entraîneurs, les parents, les officiels et les administrateurs, l’adhésion à un code de conduite universel; ainsi que l’établissement d’un comité indépendant pour l’étude de plaintes, toutes des solutions mises de l’avant par l’ex−ministre des Sports, Kirsty Duncan, en 2019.

D’adopter ces mesures n’est pas une garantie que les cultures malsaines au sein de certaines fédérations soient enrayées, prévient−elle.

«Des politiques ne préviennent pas les abus et de se conformer à ces politiques ne signifie pas qu’un changement a été apporté, note Forsyth. Nous ne pouvons pas vivre dans un monde noir ou blanc quand le sport sécuritaire se trouve dans une zone grise.»

Donna Spencer, La Presse Canadienne

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