Le marché du travail canadien demeure «statique» après un an de droits de douane

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Par La Presse Canadienne, 2026
OTTAWA — Ce jeudi marque le premier anniversaire du «Jour de la libération» clamé par le président américain, Donald Trump, lors duquel il a bouleversé le système commercial mondial en instaurant des droits de douane. Il s'agissait d'une étape majeure de sa vaste campagne tarifaire qui a porté un coup dur à des secteurs clés du marché du travail canadien.
Avec environ un an de données sur l'emploi à leur disposition, montrant l'impact des droits de douane de M. Trump sur l'emploi au Canada, les économistes affirment que la résilience initiale face à ces perturbations commerciales cède désormais la place à un marché du travail au point mort. La diminution de la main-d'œuvre freine également la croissance de l'emploi, préviennent les experts.
Et il existe maintenant un risque que la faiblesse des secteurs durement touchés par les droits de douane se propage aux services et aux secteurs qui ne sont pas directement exposés au nouvel ordre commercial.
«Le marché du travail a été assez stable au cours de l’année écoulée, et le terme “statique” serait peut-être plus approprié», a soutenu Brendon Bernard, économiste principal chez Indeed, une plateforme de recherche d’emploi.
Bien que les droits de douane imposés à l’occasion du «Jour de la libération» aient récemment été jugés illégaux par la Cour suprême des États-Unis, leur impact s’est fait sentir encore plus tôt au Canada, avec des menaces formulées en février qui se sont concrétisées en mars par des droits de douane sectoriels toujours en vigueur.
La dernière enquête sur la population active de Statistique Canada pour février montre les gagnants et les perdants après une année de droits de douane.
Le secteur manufacturier, directement visé par les droits de douane élevés imposés par les États-Unis sur l’acier, l’aluminium et les automobiles, a perdu 51 800 emplois au cours des 12 derniers mois, ce qui le place en tête de toutes les industries en termes de pertes. La majeure partie de ces pertes d’emplois a eu lieu en Ontario, où le secteur manufacturier est très présent.
Des difficultés appelées à se poursuivre
Andrew DiCapua, économiste principal à la Chambre de commerce du Canada, craint que les difficultés ne soient pas terminées pour l’industrie automobile.
Les contrats de travail dans ce secteur sont souvent conclus pour des périodes de six ou douze mois, a-t-il expliqué. Cela pourrait signifier qu'un nouveau «réajustement» est à prévoir pour cette partie du marché du travail à mesure que ces contrats arrivent à échéance.
Statistique Canada a indiqué en mars que le taux d'utilisation de la capacité industrielle – c'est-à-dire la part de la production collective des industries canadiennes par rapport à leur potentiel – s'élevait à 78,5 % au quatrième trimestre de l'année dernière, en légère baisse par rapport au trimestre précédent.
«Si les entreprises ne sont pas en mesure de produire à ces niveaux élevés, elles n’ont tout simplement pas besoin de main-d’œuvre pour honorer leurs commandes. Je crains donc que cette dynamique et cette faiblesse ne se poursuivent», a indiqué M. DiCapua.
Des négociations commerciales importantes
Kari Norman, économiste principale chez Desjardins, a déclaré que l’impact des droits de douane a été lourd pour de nombreux travailleurs canadiens, tant au niveau individuel que sectoriel, mais que le choc sur le marché du travail du pays n’a jusqu’à présent pas été aussi grave qu’on le craignait initialement.
Mme Norman a ajouté que les perspectives du secteur manufacturier dépendent fortement de la révision prochaine de l’accord commercial entre le Canada, les États-Unis et le Mexique (ACEUM), prévue plus tard cette année.
Si le Canada sort de cette révision avec un engagement ferme et des niveaux de droits de douane similaires à ceux d'aujourd'hui, Mme Norman a estimé que «nous continuerons à voir le secteur manufacturier se stabiliser, plutôt que de reculer en termes d'emploi».
L'enquête sur la population active de Statistique Canada a montré que les secteurs de production de biens ont perdu au total 34 200 emplois en glissement annuel en février, bien que les industries de services ont plus que compensé ces pertes avec un gain de 85 900 emplois.
Le secteur de la santé au Canada a été le principal moteur de ces gains, avec 92 000 emplois créés au cours de l'année écoulée. Mme Norman a affirmé que cela est logique, car les provinces continuent d'investir dans le personnel de santé pour prendre en charge une population vieillissante.
La vigueur du secteur des services a été l’une des raisons pour lesquelles le taux de chômage au Canada ne s’est pas détérioré de manière marquée au cours de l’année écoulée.
Impacts sur les autres secteurs
Mais des signes de faiblesse sont apparus en février: Statistique Canada a fait état d'une perte de 84 000 emplois au cours du mois, principalement due à une contraction dans les services.
Lorsqu'un côté du marché du travail connaît une faiblesse prolongée – par exemple, en raison d'une chute rapide de la demande d'exportations due aux droits de douane – cela peut se propager à l'autre côté de l'économie.
M. DiCapua a donné l'exemple d'un employé d'une usine de pièces automobiles du sud-ouest de l'Ontario qui perd son poste régulier et ne peut donc plus s'arrêter chez Tim Hortons pour prendre un café avant d'aller travailler. Au bout d'un certain temps, Tim Hortons pourrait décider qu'il n'a plus besoin d'autant de personnel pour répondre à une demande en baisse et pourrait finir par réduire ses dépenses publicitaires, ce qui entraînerait des répercussions en cascade sur l'ensemble de l'économie.
M. DiCapua a fait remarquer que les provinces les plus durement touchées par les droits de douane américains, telles que l’Ontario, le Québec et la Colombie-Britannique, enregistrent également une croissance moindre dans le secteur des services.
«Je ne veux pas tirer trop de conclusions à ce sujet, si ce n’est pour dire qu’il pourrait y avoir simplement ce sentiment général (…) de morosité (autour) des droits de douane américains et que cela pourrait affecter des secteurs qui ne sont peut-être pas directement touchés», a-t-il déclaré.
M. Bernard croit qu'il n'est «pas surprenant» que les droits de douane américains, combinés à un ralentissement marqué du marché immobilier, entraînent des répercussions sur le marché du travail ontarien.
Certains économistes prennent également avec des pincettes les pertes d'emplois massives enregistrées en février.
Alors que l'enquête mensuelle sur la population active est bien connue des économistes pour sa volatilité, l'enquête moins ponctuelle sur l'emploi, la rémunération et les heures de travail – l'EERH – offre une perspective différente du marché de l'emploi.
M. Bernard a indiqué que lorsque l'enquête sur la population active faisait état d'une forte croissance de l'emploi au quatrième trimestre de l'année dernière, l'EERH restait stable. Cela pourrait suggérer une tendance plus stable que ne le laissent entendre les fluctuations mensuelles des chiffres de l'emploi.
La croissance de l'emploi ralentit
Mais quelle que soit la source de données que les Canadiens préfèrent consulter, M. Bernard a affirmé qu'une chose était claire au cours de l'année écoulée.
«La croissance de l'emploi, selon les deux indicateurs, a clairement ralenti», a-t-il déclaré.
«Le principal facteur à l'origine de cette situation est toutefois l'évolution de la croissance démographique et de la structure démographique.»
Statistique Canada a indiqué en mars que la population canadienne avait diminué en 2025, la première année enregistrée avec une baisse nette.
Avec un nombre croissant de baby-boomers atteignant l'âge de la retraite et moins de jeunes travailleurs pour les remplacer, M. Bernard a noté que la taille de la population active restera probablement stable, voire diminuera, dans les mois à venir.
Il a expliqué que cela signifie que le Canada doit créer moins d’emplois pour maintenir le taux de chômage stable. Les baisses mensuelles de l’emploi seraient également plus courantes dans l’enquête sur la population active, plus volatile, a-t-il fait valoir.
«Lorsque la tendance est stable (...) les chiffres vont osciller autour de ce niveau stable», a précisé M. Bernard.
«Même en l'absence de changement économique, ce phénomène va se produire plus souvent.»
Selon les prévisions de Desjardins, le taux de chômage devrait se maintenir autour de 6,7 % en 2026 – ce qui correspond exactement aux chiffres de février – avant de s'améliorer l'année prochaine.
Mme Norman a indiqué que ces prévisions de statu quo pourraient s’accompagner de quelques poches de création d’emplois, les augmentations prévues des dépenses publiques dans les secteurs de la défense et de la construction étant susceptibles de stimuler l’embauche dans ces domaines.
Elle a également suggéré que le taux de chômage élevé chez les jeunes pourrait baisser pendant la saison estivale des emplois, car la flambée des prix de l’énergie liée à la guerre en Iran fait grimper en flèche les coûts du kérosène et des billets d’avion. Cela pourrait inciter davantage de familles canadiennes à passer leurs vacances plus près de chez elles cette année, a-t-elle expliqué.
«Cela devrait contribuer à soutenir le secteur du tourisme au Canada et les emplois pour les jeunes qui y sont liés», a-t-elle déclaré.
Craig Lord, La Presse Canadienne