Des féministes appellent à poursuivre le combat d'une Canadienne assassinée en Irak

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Par La Presse Canadienne, 2026
OTTAWA — Une Torontoise assassinée ce mois-ci après avoir milité pendant des décennies pour les droits des femmes dans son Irak natal ne voudrait pas que les Canadiens renonçassent à la lutte pour l'égalité, affirme une militante pour l'égalité des sexes.
Yanar Mohammed, une résidente de Toronto, a ouvert le premier refuge pour femmes en Irak il y a vingt ans. Elle est morte après avoir été victime d'une fusillade devant son domicile à Bagdad le 2 mars.
«Sa clarté morale était profonde», a témoigné Jess Tomlin, cofondatrice du Fonds Égalité, l'un des principaux canaux d'acheminement de l'aide canadienne vers les groupes sur le terrain qui font avancer les causes féministes à l'étranger.
«Elle incarnait tant de ce que nous considérons comme le plus précieux dans notre société», a-t-elle ajouté.
Yanar Mohammed est née à Bagdad et s'est ensuite enfuie au Liban, après la guerre du Golfe de 1991 et les sanctions occidentales sévères imposées à l'économie irakienne.
Elle a travaillé à Beyrouth avec ses parents avant de s’installer au Canada en 1995 avec son mari et son jeune enfant. Mme Mohammed a obtenu le statut de réfugiée et a exercé le métier d’architecte.
L’invasion américaine de l’Irak en 2003 l’a enhardie, a souligné Mme Tomlin.
Mme Mohammed s’est battue contre les restrictions sociales et politiques imposées aux femmes en Irak, de même que l’invasion américaine qui fracturait la société et conduisait à la montée en puissance de dirigeants islamistes radicaux.
«Nous avions autrefois un gouvernement presque laïc. Il y avait un seul dictateur, avait mentionné Mme Mohammed au groupe féministe Madre en 2006. Aujourd’hui, nous avons près de 60 dictateurs — des islamistes qui considèrent les femmes comme des forces du mal. C’est ce qu’on appelle la démocratisation de l’Irak.»
Elle a cofondé l’Organisation pour la liberté des femmes en Irak, qui a ouvert le premier refuge pour femmes et s’est développée pour former un réseau de refuges destinés aux femmes fuyant la violence et l’exploitation.
Ce réseau a répondu à de multiples formes de violence à l’égard des femmes, en hébergeant de jeunes filles fuyant les crimes d’honneur et des femmes yézidies ayant survécu à l’esclavage sexuel infligé par le groupe armé Daech, tout en offrant un accompagnement psychologique aux victimes de viol et de traite.
La mission d'une vie
Mme Mohammed a fini par faire des allers-retours entre Toronto et Bagdad pendant des années, quittant souvent le Canada tous les trois mois pour plusieurs semaines.
«Elle savait qu’elle était une cible. Mais elle était totalement animée par la mission de sa vie qui consistait à mener ce travail», a raconté Mme Tomlin.
Jess Tomlin se souvient qu’il y a dix ans, Mme Mohammed avait informé l’ancien premier ministre Justin Trudeau sur la manière de faire progresser une politique étrangère féministe, aux côtés de la militante pour la paix libérienne Leymah Gbowee.
«On leur avait accordé 15 minutes, et je crois qu’elles ont finalement parlé pendant une heure et demie», a précisé Mme Tomlin. Elle travaillait dans un refuge pour les femmes fuyant la violence, et elle évoluait dans ces milieux politiques incroyablement influents où elle savait convaincre l’esprit et, franchement, le cœur des dirigeants mondiaux. C’était son don.»
Parmi les activités récentes de Mme Mohammed figurait la lutte devant les tribunaux contre la jurisprudence chiite concernant le droit exclusif du père sur la garde des enfants.
«Elle s’était battue publiquement devant les tribunaux et s’était probablement fait beaucoup d’ennemis de cette manière, a avancé Mme Tomlin. La semaine de sa mort, elle organisait une conférence sur le rôle de l’État islamique dans le traitement des femmes yézidies.»
L'organisation de Mme Mohammed a indiqué qu'elle avait fait l'objet d'une attaque devant son domicile à Bagdad perpétrée par deux hommes armés à moto et qu'elle était morte des suites de ses blessures à l'hôpital. Les médias locaux suggèrent qu'il s'agissait d'une attaque ciblée.
Des ambassades à Bagdad, dont celle du Canada, ont publié une déclaration commune qui «condamnent fermement» l'assassinat de Mme Mohammed.
«Son assassinat est une perte immense pour le mouvement des femmes en Irak, et un coup dur pour la société civile et l'engagement civique pacifique», ont écrit les ambassades, ajoutant qu'elles «réaffirment leur engagement envers les valeurs d'égalité, de justice et d'inclusion qu'elle défendait».
Les ambassades ont également félicité le gouvernement irakien pour avoir «ouvert une enquête immédiate et approfondie». L'ambassade d'Irak à Ottawa n'a pas répondu à une demande de réaction.
Mme Tomlin a salué l’enquête, soulignant que les autorités irakiennes sont aux prises avec de multiples problèmes de sécurité et les répercussions de la guerre entre les États-Unis et Israël contre l’Iran.
Elle a mentionné que la nouvelle guerre au Moyen-Orient correspondait exactement au type de situation géopolitique dans laquelle les groupes anti-droits trouvent «carte blanche pour agir».
La famille de Mme Mohammed a demandé que son intimité soit respectée, notamment en ne mentionnant pas leurs noms dans cet article.
Lors de leur dernière rencontre en novembre dernier, Mme Tomlin a félicité Mme Mohammed d’une tape amicale lorsqu’elle a appris qu’elle avait une nouvelle relation avec un musicien de jazz.
Elle a raconté que Mme Mohammed avait un sens de l’humour caustique et que des rides se formaient autour de ses yeux lorsqu’elle souriait.
«Elle vivait peut-être sa vie en sachant qu’elle n’en avait pas une longue, a indiqué Mme Tomlin. C’est remarquable que quelqu’un puisse supporter un tel traumatisme et trouver malgré tout de la joie.»
L'organisation de Mme Tomlin finance environ 1800 organisations dans 100 pays, dont beaucoup connaissent un recul des droits de la personne, en particulier celles qui soutiennent l'égalité des sexes.
Les lois limitant les droits des femmes et criminalisant les personnes LGBTQ+ se généralisent. L’autoritarisme gagne du terrain alors même que le Canada emboîte le pas à des pays comme les États-Unis en réduisant son aide étrangère.
Poursuivre le travail
Mme Tomlin a expliqué que Mme Mohammed avait quitté ce monde avec la certitude qu’une série de dirigeants et de militants poursuivraient le travail qu’elle avait commencé en Irak et à travers le monde.
Elle a contribué à mettre en place des mouvements autonomes capables de conduire le changement même lorsque les gouvernements se retirent, selon Mme Tomlin.
L'Irak connaît une recrudescence de la violence sexiste, dans un contexte de divisions sectaires et régionales croissantes.
Mme Tomlin a affirmé que la mort de Mme Mohammed, survenue quelques jours avant la Journée internationale des femmes, est un message invitant à ne pas renoncer à la liberté et à la sécurité des femmes et des filles.
«Elle n’avait aucun doute sur le fait que, malgré la menace, le travail se poursuivrait, a soutenu Mme Tomlin. Elle aurait dit : “Ne détournez surtout pas le regard de cette situation.” Et placez les femmes au centre de tout cela.»
Dylan Robertson, La Presse Canadienne