Des Américains vivant au Canada dénoncent le changement de nom du lac Ontario
De nombreux Américains qui se sont installés au Canada qualifient la décision du président américain Donald Trump de rebaptiser le lac Ontario «Lake America» de coup médiatique embarrassant, voire d'enfantillage.
Ben Davis, professeur de droit à la retraite, a affirmé que le décret de M. Trump visant à changer le nom du lac était «indigne de la fonction de président des États-Unis».
«C'est évidemment encore une de ses manœuvres pour détourner l’attention, mais c’est tout simplement pathétique», a soutenu M. Davis.
Résident permanent au Canada, M. Davis a quitté la Virginie en février 2025 et vit depuis au Québec, d’où est originaire son épouse.
M. Davis a fait remarquer que le lac Ontario avait été désigné sous ce nom dans le traité de Canandaigua de 1794, signé par le premier président américain George Washington et les Six Nations après la Révolution américaine. Le renommer plus de 230 ans plus tard relève tout simplement du «non-sens», a-t-il déclaré.
«Ce nom convenait très bien à George Washington et je ne vois pas pourquoi il ne conviendrait pas à Donald Trump.»
Plus d’un million d’Américains, dont des visiteurs titulaires d’un visa de longue durée et des personnes ayant la double nationalité, vivent au Canada, selon les estimations de 2023 de l’Association of Americans Resident Overseas.
Dawna E. Wade, qui vit avec sa femme à Annapolis Royal, en Nouvelle-Écosse, fait partie de ceux qui considèrent comme tout simplement ridicule que le président américain s’en prenne au nom du lac Ontario.
«Ce n’est pas à lui de le renommer, a-t-elle soutenu. Et même si cela relevait de la compétence des États-Unis, il n’a pas le droit de le faire de manière unilatérale.»
Donald Trump a signé le décret de changement de nom alors que les tensions entre les États-Unis et le Canada s’intensifiaient à la suite de l’échec des négociations commerciales, et après des échanges houleux au sujet des droits de douane avec le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford. Ce décret n’a de validité qu’aux États-Unis et a été largement rejeté au Canada.
Doug Ford et le premier ministre Mark Carney ont affirmé que cette vaste étendue d’eau partagée entre les deux pays s’appellerait toujours le lac Ontario, quel que soit le nom que M. Trump lui donne.
Un récent sondage Ipsos/Reuters a révélé que le changement de nom du lac n’était pas non plus populaire aux États-Unis: seuls 14 % des quelque 1000 Américains interrogés à l’échelle nationale se sont dits favorables à cette mesure.
Pour Mme Wade, prendre ses distances avec les États-Unis va bien au-delà des noms géographiques.
Elle a expliqué qu’elle et sa femme avaient quitté la Caroline du Nord pour s’installer au Canada en mai, car elles ne se sentaient plus en sécurité aux États-Unis en raison de leur orientation sexuelle, de leur foi juive et de leurs opinions politiques de gauche.
Mme Wade, qui est citoyenne canadienne par sa famille, est née à Los Angeles et a passé la majeure partie de sa vie aux États-Unis. Elle a dit n’avoir visité le Canada qu’à quelques reprises avant de s’y installer définitivement. Son épouse, en revanche, n’était jamais venue au Canada.
La transition s’est faite en douceur, a-t-elle raconté.
«Nous avons non seulement été bien accueillies, mais véritablement prises dans les bras. Les gens sont non seulement gentils, mais aussi très serviables, a-t-elle souligné. Je ne sais pas si j’avais des attentes avant notre déménagement, mais notre expérience a largement dépassé tout ce que j’aurais pu imaginer.»
Une réaction «impulsive»
Chris Palermo, un Américain qui vit en Ontario avec son épouse canadienne, juge que le changement de nom du lac Ontario est une réaction inutile et impulsive de la part de M. Trump après son échec à obtenir ce qu’il voulait à la table des négociations.
M. Palermo s’est dit davantage déçu par Google et Apple, qui ont modifié le nom du lac sur leurs cartes destinées aux utilisateurs américains.
Ce résident d'Hamilton, qui a quitté l’État de New York il y a trois ans, a remarqué que le soutien aux «actions scandaleuses et farfelues» de M. Trump diminuait rapidement, même parmi ses partisans les plus fervents face à l'augmentation du coût de la vie aggravé par les différends commerciaux et la guerre entre les États-Unis et l’Iran.
M. Palermo a ajouté que des initiatives telles que le changement de nom du golfe du Mexique et du lac Ontario pourraient également s’inscrire dans une stratégie visant à détourner l’attention des échecs de l’administration Trump sur le plan intérieur.
«Chaque fois qu’une vague d’opposition se lève contre les dossiers Epstein, la guerre en Iran, le coût de la vie, etc., il faut qu’un événement scandaleux se produise pour détourner l’attention de ces sujets», a-t-il remarqué.
Menaces de «51e État»
Outre sa guerre commerciale, M. Trump a également menacé à plusieurs reprises la souveraineté du Canada et évoqué la possibilité que le pays devienne le «51e État».
Chris Kubinski, un habitant de London, en Ontario, a raconté avoir été tellement scandalisé par ces menaces d’annexion qu’il a décidé de renoncer à sa nationalité américaine et de «divorcer» de l’Amérique de M. Trump.
«Littéralement, quand il a commencé à parler du 51e État, à dire que “le Canada n’est pas un pays”, avec toute cette rhétorique négative, je me suis simplement dit: “Ça suffit, j’en ai assez.”»
M. Kubinski s'est installé au Canada avec sa famille dans les années 1970, alors qu'il était enfant, puis a épousé une Canadienne avec laquelle il a fondé une famille. Il a obtenu la nationalité canadienne il y a deux ans.
Quant à la décision de M. Trump de renommer le lac Ontario, M. Kubinski a affirmé: «C’est enfantin. C’est bizarre.»
«Je suis d’ailleurs surpris qu’il n’ait pas essayé de le rebaptiser “lac Trump”, car il adore mettre son nom sur absolument tout», a-t-il ironisé.
Sharif Hassan, La Presse Canadienne

