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De «la peste gaie» en 1982 à aujourd'hui: 45 ans de couverture médiatique du VIH/Sida

durée 12h40
3 juillet 2026
La Presse Canadienne, 2026
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Par La Presse Canadienne, 2026

MONTRÉAL — Il y a 45 ans, le 3 juillet 1981, paraissait dans le New York Times un article évoquant pour la première fois un «rare cancer diagnostiqué chez 41 homosexuels». C'est ainsi qu'a débuté une longue couverture médiatique au Québec de ce qu’on appellera plus tard le «Virus de l’Immunodéficience Humaine» ou VIH. Elle s’avérera asymétrique à travers le temps entre les médias d’information francophones et anglophones et souvent stigmatisante à l'égard de plusieurs communautés.

Le 30 août 1981, les Québécois pouvaient lire dans Dimanche-Matin une dépêche venant d'Atlanta évoquant une «forme rare de cancer de la peau et un genre de pneumonie» qui avait récemment touché plus d'une centaine d'homosexuels, et tué la moitié d'entre eux.

«Au début, c’était uniquement une maladie qui faisait mourir les gens, on ne savait pas trop comment ça se transmettait», raconte Roger Leclerc, militant de la lutte contre le VIH/Sida, soulignant que les médias évoquaient alors une maladie américaine.

«Peu de temps après, j’ai été personnellement touché avec la mort d’un de mes conjoints.

«C’était des hommes gais, donc ce n’était pas très important», ajoute-t-il.

Roger Leclerc évoque également le scandale médiatique concernant Gaëtan Dugas, ce Québécois accusé à tort par les médias américains, trois ans après sa mort, d'être le «patient zéro», et donc d'avoir été la source originelle de l’épidémie de sida en Amérique du Nord. L'information fut relayée dans les journaux québécois et sa photo fut projetée au téléjournal du soir. Cet agent de bord à Air Canada, qui a été diagnostiqué en mai 1980, décédera quatre ans plus tard, à l'âge de 31 ans.

Plusieurs informations, bien que démenties par sa famille, ont été relayées, comme son prétendu refus de suivre un traitement médical. Ce n'est que 36 ans après sa mort, en 2016, qu'une analyse génétique de chercheurs américains et britanniques est venue défaire le mythe du «patient zéro» québécois.

Rappelons que le «syndrome de l’immunodéficience acquise» ou «sida» est un stade avancé de l’infection au VIH. On ne meurt pas du sida, mais des infections dites «opportunistes» auxquelles l’organisme est devenu plus vulnérable.

Les deux solitudes médiatiques

Il faudra attendre l'été 1982 pour que cette maladie, décrite comme étant uniquement aux États-Unis, se transforme en une «peste gaie» circulant à Montréal. Cette dernière se répandit allègrement dans les manchettes francophones, sans pour autant augmenter la couverture médiatique à ce sujet, contrairement aux médias anglophones, précise Roger Leclerc.

«Très rapidement, ça a été identifié comme une maladie qui touchait principalement les gais et, à partir de ce moment-là, la presse anglophone en parlait beaucoup plus régulièrement, elle suivait beaucoup plus l’évolution des connaissances, que la presse francophone qui se résumait à une mise au point des connaissances», explique M. Leclerc.

Un éventail de termes stigmatisants a ensuite proliféré dans les médias, comme le mot «sidatique». Comme autre exemple révélateur et tiré d’un article de l’époque: les «hommes, homosexuels ou bisexuels, ayant une vie sexuelle active avec plusieurs partenaires; les Haïtiens récemment émigrés; de même que les toxicomanes passés et présents», étaient qualifiés de «groupes dangereux» pour le don de sang.

«Comme on n’avait pas accès dans les médias francophones aux différentes recherches sur l’épidémie, ça a pris du temps avant que ce soit pris au sérieux (par la population), car, dans la communauté gaie, on n’avait pas besoin des médias, on voyait nos amis mourir, ajoute Roger Leclerc. Du côté francophone, on se battait pour sortir publiquement, mais il y avait peu d’intérêt de la part des médias francophones sur cette question.»

Il raconte la stigmatisation persistante concernant l’abréviation «quatre H», souvent utilisée pour regrouper au sein d’un même groupe les homosexuels, héroïnomanes, hémophiles et les Haïtiens, prétendument plus touchés par l’épidémie.

«La communauté francophone a été dans l’ignorance, car on n’était pas soutenu par la presse francophone, il était très difficile pour les groupes Sida francophones de s’établir et d’avoir une certaine crédibilité, raconte le militant. Les médias francophones couvraient les scandales, alors que les anglophones cherchaient à comprendre.»

Les oubliés

Selon Roger Leclerc, c'est le décès d'une femme hétérosexuelle qui a contraint le gouvernement Bourassa à ouvrir les yeux sur ce qui se passait au Québec. Cela contribuera ensuite, selon Roger Leclerc, à une couverture des médias francophones plus soutenue. Maria Nengeh Mensah, professeure titulaire à l'école de travail social de l’UQAM, partage ce même constat.

Mme Mensah a effectué ses travaux de recherches doctorales sur la couverture médiatique des femmes vivant avec le VIH dans les médias d’information, communautaires et scientifiques au Québec.

«À la fin des années 1990 et 2000, on a plus mis de l’avant les femmes, et c’est très homophobe comme réaction, car on parlait désormais des "vraies affaires", dit-elle. On parlait désormais des femmes, car elles pouvaient le transmettre aux enfants ou par le biais de la prostitution, et c'est là qu'on a commencé à stigmatiser les femmes travailleuses du sexe.»

Mme Mensah explique que cette transition, en plus de la mobilisation des groupes militants québécois tels qu'ACT-UP, a contribué volontairement à «hétérosexualiser» la question du VIH/Sida, en la décentralisant de la communauté gaie afin de provoquer un éveil des consciences dans la population générale.

En plus de l'invisibilisation des femmes, elle souligne celle de la communauté haïtienne, qui a pourtant été durement frappée par l'épidémie au Québec.

«La communauté haïtienne a été vraiment invisibilisée, dit-elle. Il y a eu quelques articles sur les chauffeurs de taxi, car c’étaient des hommes haïtiens.»

Cette communauté a été reconnue ultérieurement comme ayant été le premier pic de l’épidémie au Québec, ce qui lui a valu d'être fortement stigmatisée.

Et maintenant?

Près d'un demi-siècle plus tard, la couverture médiatique au Québec a évolué, mais le milieu de lutte contre le VIH/Sida pointe du doigt des lacunes persistantes.

«J’ai connu le VIH via les médias qui en parlaient comme étant un cauchemar qui touchait les gais; aujourd’hui, j’ai l’impression que ça s’est un peu amélioré», explique le directeur général du Portail VIH/Sida du Québec (PVSQ), Guillaume Tremblay-Gallant. Il reconnaît que la couverture médiatique «s’est améliorée» depuis 45 ans, mais il assure que du chemin reste à faire.

Il déplore un «désintérêt de la classe politique et médiatique» à l'égard du VIH et du sida qui s'est progressivement installé. Il note également un intérêt médiatique plus prononcé pour la criminalisation du VIH entourant la divulgation du statut sérologique.

«Il y a beaucoup de reportages qui sont faits sur les gens qui ont transmis le VIH (...) ça crée des craintes», ajoute Guillaume Tremblay-Gallant. Il explique que le 1er décembre, Journée mondiale de lutte contre le sida, est désormais une des rares occasions où les médias s’intéressent à la question.

Maria Nengeh Mensah souligne elle aussi un manque de consistance et de diversité dans la couverture médiatique du VIH au Québec.

«On en parle plus désormais, mais pas n’importe quand, dit-elle. Ça va être quand il y a une découverte scientifique, quand il y a le congrès international sur le VIH, c’est l’été, donc il n’y a pas grand-chose à produire médiatiquement, et sinon ça va être dans un contexte de criminalisation.

«Est-ce qu'on pourrait voir la communauté séropositive comme étant diversifiée et avec pleins de parcours de vie?», ajoute-t-elle.

Quentin Dufranne, La Presse Canadienne